Agathe parlait peu - pour ne pas dire quasiment plus - depuis le TPO. Elle se contentait de tirailler nerveusement son T-shirt arborant son "smiley du jour" quand une question l'embarrassait. Depuis ce traumatisme soudain, cette trentenaire rousse au teint pâle entretenait paradoxalement une activité sociale active aussi fascinante qu'irrationnelle. Dorian l'avait rencontrée lors d'une banale soirée d'anniversaire chez une amie commune. Agathe était une webmaster confirmée, presque exagérément adepte de toute nouvelle technologie, ce qui titillait quelque peu Dorian, à l'époque. Durant cette première rencontre, elle se complut à interrompre leurs éclatants échanges au gré des récurrents couinements de son smartphone, esclave absolu de tout réseau social. Dorian s'en fichait presque, alors, davantage conquis par les séduisantes mimiques d'Agathe qu'à ses pianotements frénétiques qui éradicaient tout dialogue naissant. Le frémissement de sa bouche joliment maquillée semblait tout excuser. De plus, habitué depuis quelques années à soliloquer en raison d'une vie sociale aussi remplie qu'un frigo en fin de mois, il ne prêtait plus vraiment attention à ce type d'attitude. Au fil des jours, leur balbutiante amitié prenait une tournure rassurante et sincère, au-delà de toute ambiguité sentimentale, et leurs fréquentes rencontres étaient désormais teintées d'agréables conversations, quand les défaillances de réseau téléphonique le permettaient. Le jour où elle lui avoua qu'elle était lesbienne, Dorian se resservit un verre de vodka. Après tout, elle aurait pu tout autant lui avouer qu'elle était une extra-terrestre ou qu'elle caressait quelque affinité avec l'extrême gauchisme que son geste aurait été le même ; il souhaitait simplement se resservir un verre de vodka.

Toutefois, Dorian avait pleinement conscience qu'Agathe serait sans nul doute affectée par cette journée critique du TPO. Lorsqu'il se décida finalement à lui rendre visite une dizaine de jours plus tard, inquiet, il ne put que remarquer son visage grimaçant inspirant simultanément une panique calme et une renonciation agressive. Dorian n'avait jamais autant envisagé ce genre de traumatisme, même la concernant. Le soudain mutisme d'Agathe était devenu un hurlement sourd. Néanmoins, en guise de compensation - et en seulement quelques jours - elle avait réussi à confectionner une dizaine de vêtements à l'effigie de son humeur, imprimés de smileys dessinés par ses soins, et paradait dorénavant lors de ses sorties vêtue de ses nouvelles créations thérapeutiques. "Les créatifs ne sont jamais à court de resources", pensa-t-il, presque amusé.
Ce n'était toutefois plus aussi amusant, à force, et au cours des soirées suivantes durant lesquelles Dorian croisait Agathe engoncée dans un T-shirt au smiley à l'humeur médiocre, il savait qu'il valait mieux l'éviter. Il se contentait de lui adresser un sourire discret agrémenté d'un pouce en l'air, de boire d'un trait son verre de vodka, et de rentrer au plus vite dans son minuscule appartement où son excité chat bigarré faisait semblant de l'attendre. Dorian en avait assez de tous ces rassemblements de pleureuses de l'ère numérique, de toute façon.